Derrière MangMap, il y a une équipe de chercheurs, ingénieurs et spécialistes passionnés par les mangroves et les outils qui permettent de mieux les comprendre. Pour vous les faire découvrir, nous avons lancé une série de portraits : à chaque article, un membre de l'équipe prend la parole, à commencer par Jean-François Faure. D'autres rencontres suivront bientôt.
La parole à Elodie Blanchard :
Peux-tu te présenter en quelques mots : ton parcours, ton métier, et ce que tu fais concrètement dans MangMap ?
Je suis docteure en écologie des forêts tropicales et actuellement je suis ingénieure de recherche à l’IRD, au sein de l’UMR Espace-Dev. Mes travaux portent sur l’écologie et la télédétection des forêts tropicales, avec une expertise particulière sur les mangroves. Je m’intéresse à leur diversité, à leur structure et à leur fonctionnement, mais aussi à leur dynamique dans le temps et dans l’espace. Mon approche est multi-échelle, de l’arbre au paysage, et combine données de terrain, imagerie satellitaire et modélisation.
J’ai rejoint le projet MangMap en 2021, où j’ai travaillé à la conception et au développement d’outils de cartographie et de suivi des mangroves à partir des données d’observation de la Terre, notamment à travers le développement, la calibration et la validation des méthodes et des chaînes de traitement. J’ai également animé le groupe de travail MangMap, réunissant des experts de la mangrove et de la télédétection, et contribué à recueillir les besoins et retours d’expérience des utilisateurs, tout en fédérant progressivement une communauté autour de la plateforme. Aujourd’hui, je fais partie du comité de pilotage de MangMap et je continue à suivre et à accompagner les nouveaux développements du projet.
Qu'est-ce qui t'a amené à travailler sur les mangroves ou plus largement sur la télédétection environnementale ?
Ma première rencontre avec les mangroves s’est faite un peu par hasard, lors de mon stage de Master 2 avec Christophe Proisy (IRD/UMR AMAP). J’ai été fascinée par cet écosystème, et c’est aussi à cette période que j’ai commencé à travailler avec la télédétection. J’ai ensuite poursuivi pendant deux ans mes recherches sur les mangroves guyanaises, avant de m’en éloigner pour réaliser un doctorat consacré aux forêts denses humides du Pacifique Sud. J’ai continué quelques années à travailler plus largement sur les forêts tropicales, avant de revenir aux mangroves. Finalement, après cette première rencontre un peu fortuite, elles sont devenues un véritable fil conducteur de mon parcours scientifique.
Qu'est-ce que MangMap permet de faire aujourd'hui qu'on ne pouvait pas faire avant ?
L’un des intérêts majeurs de MangMap est de proposer une approche complémentaire aux plateformes qui diffusent des cartes globales des mangroves. MangMap permet aux utilisateurs d’explorer leurs propres territoires, d’exploiter les séries temporelles d’images Sentinel-2 et de produire des informations adaptées à leurs besoins pour suivre et mieux comprendre les dynamiques locales des mangroves. Au-delà des outils proposés, MangMap a aussi vocation à fédérer une communauté autour du suivi des mangroves par télédétection, en favorisant le partage d’expériences et la formation.
Quelle découverte ou résultat t'a le plus surpris depuis que tu travailles sur ce sujet ?
Ce qui m'a probablement le plus surprise, c'est l'incroyable dynamique des mangroves de Guyane française. On a tendance à imaginer une forêt comme un écosystème relativement stable, qui évolue lentement. Or, sur le littoral guyanais, c'est tout l'inverse : les mangroves peuvent coloniser très rapidement de nouveaux espaces, se développer et accumuler d'importantes quantités de carbone, puis disparaître quelques années plus tard sous l'effet de l'érosion côtière. Observer l'ampleur et la rapidité de ces transformations, aussi bien sur le terrain qu'à travers les images satellites, est assez spectaculaire. C'est aussi ce qui rend leur suivi dans le temps particulièrement important : une cartographie réalisée à un instant donné ne suffit pas vraiment à comprendre le fonctionnement de ces écosystèmes.
À qui s'adresse MangMap et qui imagines-tu utiliser la plateforme dans 10 ans ?
MangMap s’adresse à une communauté assez large : scientifiques, étudiants, gestionnaires d’aires protégées, acteurs publics, ONG ou encore géomaticiens qui travaillent sur les mangroves et leur suivi. Dans dix ans, j’aimerais surtout que la plateforme soit devenue un outil de référence directement utilisé dans les pays concernés par les mangroves, par les acteurs qui œuvrent à leur gestion et à leur conservation. L’enjeu est aussi de faire grandir une communauté d’utilisateurs capable de s’approprier les outils, de partager ses expériences et ses besoins, et de contribuer à leur évolution. La formation et le transfert de compétences sont donc, à mes yeux, aussi importants que le développement de la plateforme elle-même.
Si tu devais expliquer l'importance des mangroves à quelqu'un qui n'en a jamais entendu parler, que lui dirais-tu ?
J’aime beaucoup cette formule de Minna Epps, publiée par l’UICN en 2021 : « Mangroves are superheroes ». Je trouve qu’elle résume très bien leur importance. Les mangroves sont des forêts à l’interface entre la terre et la mer qui cumulent des fonctions essentielles : elles protègent les littoraux face aux événements extrêmes, constituent des habitats et des zones de nurserie pour une biodiversité remarquable, et fournissent de nombreuses ressources aux populations qui en dépendent. Elles jouent également un rôle majeur dans la régulation du climat grâce aux importantes quantités de carbone qu’elles stockent, aussi bien dans leur biomasse que dans leurs sols.
C’est cette combinaison qui les rend assez exceptionnelles : protéger les mangroves, c’est agir à la fois pour la biodiversité, pour le climat et pour les populations côtières. Pour reprendre une seconde expression de Minna Epps, elles sont aussi « our roots of hope ».
As-tu des activités ou projets scientifiques en dehors de MangMap ?
Je termine actuellement ma contribution au projet Coastal Blue Carbon de l’Agence spatiale européenne (ESA) @coastalbluecarbonproject, dans lequel je travaille spécifiquement sur les mangroves du plateau des Guyanes. L’objectif est de cartographier leurs habitats et leurs stocks de carbone, mais aussi de suivre leur évolution dans le temps à partir de données satellitaires.
Je collabore également au projet ANIMALS (Artificial iNtellIgence for the mapping of MAngrove at Large Scale), financé par le CNES dans le cadre du programme TOSCA, qui explore l’apport de l’intelligence artificielle et de l’imagerie satellitaire pour cartographier à grande échelle les habitats de mangrove et leur biomasse, sur plusieurs sites tropicaux dans le monde.
Et pour 2027, je suis justement à la recherche de nouvelles opportunités et collaborations qui me permettront de poursuivre mes travaux autour de l’écologie des forêts tropicales, de la télédétection et, bien sûr, des mangroves !